LES MOTS POUR LE DIRE

Pourquoi les « blousons noirs » ?
On peut se poser légitiment la question de savoir pourquoi et comment ce terme est apparu, surtout qu’il a fait flores et qu’encore aujourd’hui, 50 ans après, il reste gravé dans les mémoires.
Tout commence le 24 juillet 59, deux bandes de jeunes se donnent rendez-vous au Square Lambert dans le XV arrondissement de Paris pour en découdre. La bagarre n’aura pas lieu en revanche des incidents sont à déplorer dans le quartier (bris de glace, agressions de passants…). Les journalistes vont se saisir de ce fait divers, et de celui concomitant de Bandol (des jeunes en vacances font peur aux touristes) pour faire leur UNE sur la criminalité des jeunes en bande et la dangerosité du phénomène.
En deux jours tous les quotidiens titrent sur la question, aucun vocable n’a encore la prime, on parle soit de « tricheurs » (évocation du film du même nom de M.Carné qui est sorti à l’hiver 58), soit des gangs (référence aux Etats-Unis), soit de bandes de voyous, ou encore de JV (initiales signifiant « jeunes à vérifier » employées par la préfecture).
C’est à partir du 27 juillet à la suite de France-Soir que le terme « blousons noirs » s’impose, partant de la description des jeunes « 10 000 garçons (blousons noirs et polos rouges) » qui deviennent au fil des articles « les blousons noirs », terminologie reprise par le Préfet Papon qui d’une certaine manière le légitime.
Cela sonne bien, c’est évocateur et imagé, c’est adopté ! Dès le 3 août 59 et jusqu’à la fin de 1962 ces deux mots seront systématiquement synonymes de mineurs ayant commis des actes de délinquance.
Ainsi, comme ses voisins, la France a son qualificatif pour désigner sa jeunesse dite dangereuse. Le phénomène est en effet international, et chaque pays trouve des mots spécifiques pour décrire ses bandes de jeunes : des Vitelloni italiens au Teddy Boy anglais en passant par les Taio-Zoku japonais ou les Skunna Folk suédois.
Les jeunes d’ailleurs eux-mêmes s’identifient à ces blousons noirs et prennent vite l’habitude de surnommer leur groupe, ainsi sur le territoire de la Seine fleurissent des bandes répondant à de drôles de noms comme « La bande Fauchman », « La bande des quatre routes », la « BRRJL » (lire : Bande rebelle de la rue Julien Lacroix) ou plus prosaïque « La bande du gorille »
Ainsi naquit le Verbe… Les mots étaient trouvés, et en quelques jours le mythe est devenu réalité

Comment appelle-t-on les mauvais garçons
dans les autres pays ?
A vous de jouer.

LA BANDE
RITUELS, ORGANISATION, TERRITOIRES

"Gang des Tricheurs …gang des Blousons Noirs …bande de Blousons Noirs", un changement d’appellation qui se réalise progressivement en France, à partir de 1959, pour désigner un groupe de "Blousons Noirs".
A la rubrique sociologie, un grand dictionnaire encyclopédique définit ainsi le mot « bande » :
"Un groupe de jeunes se fréquentant régulièrement et entretenant des liens étroits sous la conduite d’un leader et versant parfois dans la délinquance".
La bande est organisée selon l’archétype classique calqué sur la structure du gang : c’est un chef, ses lieutenants et l’égérie qui est respectée et souvent conseillère secrète du leader.
Ce dernier peut être une femme : c’était le cas pour "la bande à Berthe"…
Paris Match titrait en parlant de ces jeunes filles : "elles sont souvent chefs de bande. Débraillées, sales, hirsutes… la "fan" 1961 ne rêve pas elle casse."
La place des femmes dans la bande c’est aussi la fille "dite facile" qu’on brusque "un peu" pour obtenir ses faveurs. On reprochera en effet de nombreux viols collectifs aux Blousons Noirs.
Des rituels existent dans ce microcosme. Ils nous renvoient aux rites de passage de l’adolescence telles les épreuves du courage ou l’on risque sa vie de la "Fureur de vivre" de Nicholas Ray et des "Jeunes Voyous" d’Auguste Le Breton…ou, plus prosaïquement, façon "Paris Match 1959" :
Pour entrer dans la bande, pour échanger la blouse et les galoches de l’écolier contre l’uniforme (de blousons noirs), il faut faire ses preuves :
– Tiens petit. Va renverser les tomates de l’épicier…Maintenant, monte sur la passerelle et crache sur les passants, sans te sauver…Voilà une trique. Ce soir tu nous accompagnes 
"chez les "Saint -Lambert .

ÉCRITURE ET LECTURE
DU PHÉNOMÈNE

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1959 : le chiffre de la délinquance juvénile remonte depuis 1954, il commence à inquiéter les pouvoirs publics qui se préoccupent de plus en plus des problèmes de prévention, un secrétariat général à la jeunesse est créé, il deviendra rapidement un ministère.
Cette augmentation de la délinquance juvénile qui est de l’ordre de 40 % depuis 1954 n’est pas sans lien avec les prémices du "baby boom" de la période de la fin de la guerre. Le nombre des jeunes augmente, c’est l’objet du travail important du démographe Albert Sauvy publie en 1958 et largement évoqué dans la presse.
Si cette hausse de la délinquance juvénile est importante, elle est nettement plus modérée pour la délinquance en bandes, aux alentours de 10 %, les évènements du square Saint-Lambert et de Bandol de fin juillet 1959 très largement médiatisés par la presse ne semblent pas s’inscrire dans un contexte de crainte à l’égard des bandes de jeunes.
L’évocation des "tricheurs" en référence au film de M. Carné sorti il y a quelques mois toujours à l’affiche sur les Champs-Elysées en juillet 1959, stigmatise plutôt une jeunesse aisée qui ne se réfère pas à l’archétype de la bande.
Quelques articles et ouvrages sur les groupes de jeunes délinquants ont été publiées dans les années 1957-1958, mais on les qualifie souvent de "gangs" en référence à des phénomènes de bandes nord américaines popularisés par le cinéma et quelques vedettes médiatiques : Marlon Brando, James Dean.
Il semble bien que ce soit la presse qui à partir du square Saint-Lambert et de Bandol crée le mythe du blouson noir et de la bande jeune, on peut se demander si par ses articles quotidiens elle n’a pas fortement induit au développement du modèle, aidée en cela par le cinéma.
Les articles se multiplient dans la presse oscillante entre le fait divers et une approche des causes d’un phénomène plus ou moins artificiel.
Les titres de plus en plus inquiétants et vendeurs ne correspondent pas à la tonalité des rapports de police beaucoup plus nuancés sur les incidents de fin juillet 1959.
Une société qui change ?
La peur de la jeunesse ? On parle de la "crise de la jeunesse", de la "déconcertante jeunesse". Le phénomène médiatique s’amplifie on crée un mythe du blouson noir, de sa dangerosité. Mais en même temps on lui donne une identité de plus en plus confuse, jusqu’à recouvrir par le terme "blousons noirs" une délinquance qui n’a plus rien à voir ni avec la jeunesse, ni avec les bandes.
Peut-on parler de la création par la presse d’un climat d’insécurité qui tendrait à masquer les graves problèmes liés à l’Algérie ?
L’enflure médiatique qui se poursuit pendant près de trois ans aura comme effet de faire disparaître le blouson noir, de le dissoudre dans un phénomène de délinquance banalisée.
En 1962, le terme blouson noir aura vécu.

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Revue de presse
La chronique quotidienne. Dès le 29 juillet et jusqu’en septembre
1959 l’Aurore installe en dernière page une chronique
quotidienne intitulée les Tricheurs. Le journal parisien renoue-là
(volontairement ou non ?) avec une tradition ancienne.
En 1907, le Matin, quotidien qui tire alors à plus d’un million
d’exemplaires, offre à ses lecteurs une rubrique intitulée Paris-
Apache qui relate toutes les exactions commises dans la capitale
les attribuant aux ancêtres des blousons noirs.

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CINÉ, ROCK, COMICS ET GAZOLINE
LA CULTURE JEUNES

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Le phénomène "Blousons Noirs" apparaît parallèlement à la naissance d’une "culture jeune" qui nous vient en partie des pays anglo-saxons.
C’est d’abord le cinéma. "L’équipée sauvage" avec Marlon Brando mêle blouson noir, moto, jeunesse et violence. James Dean dans "La fureur de vivre" incarne une jeunesse sensible et rebelle…
En 1958 et 1959, la "nouvelle vague" déferle sur le cinéma français avec entre autres deux films cultes : "les Tricheurs » de Marcel Carné et "les 400 coups" de Truffaut…
En France, les saphirs des « teppaz" et juke-box vibrent sur les microsillons des vinyles au rythme des groupes de rock "les Chats Sauvages, les Pirates, les Champions, les Pénitents, les Chaussettes Noires, les Vautours de Créteil…" et des nouvelles idoles Elvis Presley, Vince Taylor, Dany Logan, Johnny Halliday, Dick Rivers, Eddy Mitchel…
Diffusée par les transistors (leur nombre passe de 260 000 en 1958 à 2 215 000 en 1961), cette musique électrifiée attire des masses importantes de jeunes vers les concerts.
On s’y rend sur sa « mobylette bleue » ou en voiture avec les copains et cela dégénère parfois…comme en novembre 1961, au Palais des Sports de Paris. Quand Vince Taylor est apparu, ce fut le délire. Un reporter d’Europe 1 commente l’évènement : "avec les Chats Sauvages, l’hystérie collective reprend ; les agents viennent de charger sur les côtés. C’est la débandade la plus complète… Une lance à incendie est braquée par un jeune Blouson Noir qui arrose les caméras et la foule…"
Ce phénomène culturel, voire générationnel, dérange : on peut lire au mois d’août 1959 dans Le Figaro : «…la lecture de « comics"… le goût du cinéma, de la télévision qui engendre la passivité, tout pousse le jeune vers le climat de la bande…" et entendre au micro d’Europe 1 lors d’un interview de Johnny Halliday par Pierre Bouteiller en 1961 :
"Que pensez-vous de votre public, lorsque lui aussi se roule par terre, quand il se bat dans la salle…Cela ne vous inquiète pas de savoir que la plupart des Blousons Noirs arrêtés pour vol ou agression à main armée se recrutent dans votre public ?" et la réponse du chanteur :
"Vous savez, j’ai un public d’ouvriers, un public populaire. La plupart porte des blousons, et ce ne sont pas des voyous pour autant…"
1959, naissance du phénomène « Blousons Noirs » et d’Astérix le Gaulois… C’est un peu comix ! Non ? 

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La musique participe fortement à cette construction identitaire de la jeunesse.
Avec "Rock-and-roll the clock » de Bill Haley apparaît une nouvelle musique, "fusion entre l’angoisse adolescente et la musique des Noirs des Etats-Unis"... Ce premier rock sera au générique du film de Richard Brooks "Graine de violence" mélodrame urbain qui conte les démêlés d’un professeur avec une bande de délinquants juvéniles. 

LES BANDES DE JEUNES
DES APACHES À LA RACAILLE

La propension des "jeunes" (enfants, adolescents, jeunes adultes célibataires) à se constituer en groupes sur une base géographique, est un fait social extrêmement répandu. Dans nos sociétés occidentales, depuis le XIXème siècle au moins, ces groupes juvéniles, plus ou moins stables, plus ou moins hiérarchisés, parfois uniquement masculins, parfois mixtes, sont à l'origine de formes de sociabilité qui ont toujours fasciné les observateurs qu'ils soient ethnologues, historiens ou sociologues.
Les activités de ces groupes, le plus souvent ludiques, sont aussi parfois délictueuses. Elles n'intéressent plus seulement le savant, mais aussi le policier et le journaliste. Périodiquement, l'accent est mis sur ces pratiques déviantes et les "bandes de jeunes" deviennent alors le symbole de la dangerosité sociale. C'est ainsi que tour à tour, les Apaches, les Blousons noirs, les Beatniks, les Racailles, pour ne citer que les noms les plus connus, ont été vilipendés comme responsables de l'insécurité. Leur existence même est toujours présentée comme la marque de la crise sans précédent que traverse la société, voire, dans les discours les plus alarmistes, comme l'annonce du recul de la civilisation et du retour à la barbarie.
Sans nier les différences, plusieurs points relient les Apaches de la Belle époque, les Blousons noirs puis les Beatniks des années soixante et les Racailles du XXIème siècle. À chaque fois les médias jouent un rôle fondamental dans la construction de l'archétype. Nous retrouvons une même rhétorique où ces jeunes sont à la fois "héroïsés" et disqualifiés. Le phénomène est exagérément grossi et les chiffres les plus fantaisistes viennent contaminer les discours les plus officiels. Enfin, le terme inventé finit par être utilisé à tous propos. Derrière tout acte de transgression, de l'attentat au vol à l'étalage, on voit un membre de ces bandes de jeunes qui finissent par "enrôler" jusqu'au délinquant quinquagénaire. Le type se dissout dans une généralité qui le vide de son contenu... et le phénomène disparaît.

Apaches

les Apaches
1900-1910

Les Apaches ou les Blousons noirs sont vus comme une simple fraction minoritaire des classes populaires. Avec les "Racailles", qui sont aussi dénommées "jeunes des cités" ou "jeunes des banlieues", c'est l'ensemble d'une population sociologiquement homogène qui est désignée. En effet, derrière ces dénominations, injurieuses ou policées, se cachent une désignation ethnicisée et une assignation géographique. Nous rejoignons alors la vieille notion de "classe dangereuse".

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les Blousons noirs
1959-1962

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les Beatniks
1965-1970

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les Racailles
2005…

Petit texte de conclusion sur l'exposition quand a été créé l'exposition, les partenaires etc

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